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Le rejet dans la recherche scientifique: une réalité encore trop invisibilisée

Le rejet constitue une expérience quasi inévitable dans la vie des chercheur·euses, que ce soit lors de la soumission d’articles, de demandes de financement ou encore de candidatures à un poste. Cependant, le rejet est peu étudié, y compris ses impacts sur la santé mentale et le bien-être des personnes concernées. Que faire face à ce constat?

Par Leïla Oulhaj, Logisticienne de recherche à la Faculté. Leila Oulhaj
 

Introduction

Bien que le rejet puisse faire partie de la vie professionnelle en général, les chercheur·euses y sont particulièrement exposé·es. Soumissions d’articles, appels à projets, candidatures pour un nouveau poste ou encore un poste permanent : la recherche est rythmée par les rejets.

Lorsque le rejet est annoncé, il l’est souvent à travers des réponses individuelles et des encouragements bien intentionnés : « Vous pourrez soumettre votre article ailleurs », « Vous obtiendrez sûrement un financement la prochaine fois », « Votre proposition de thèse doit encore être retravaillée » (Zavattaro & Orr, 2017). Si ces formules peuvent apporter un soutien immédiat, elles restent insuffisantes pour comprendre la complexité du phénomène ou en atténuer les effets les plus profonds. Elles tendent à individualiser le problème, alors que le rejet s’explique souvent par une série de facteurs qui dépassent largement la seule responsabilité des chercheur·euses, comme le nombre élevé de candidatures en concurrence pour des ressources limitées.

Le rejet dans le monde académique demeure un sujet tabou. Il faut bien le reconnaître : on parle plus volontiers du financement qu’on a obtenu que de celui qui nous a été refusé, de nos articles publiés que de nos écrits rejetés. Or, dans les deux cas, beaucoup d’énergie et de temps y ont été consacrés.

Le rejet reste peu étudié et insuffisamment documenté par des études empiriques (Allen, K. A. et al., 2020), en particulier quant à ses effets sur les chercheur·euses. Cela soulève deux questions centrales : comment est‑il vécu au quotidien ? Et comment en réduire l’impact ? Les paragraphes suivants proposent quelques éléments de réponse.
 

Le rejet et quelques-unes de ses implications

Que la recherche demeure largement silencieuse sur la question du rejet académique peut, à juste titre, surprendre. En effet, la recherche de financement, de publications ou les candidatures à des postes sont des activités indispensables à la carrière scientifique et font partie intégrante de la vie des chercheur·euses.

Étudier le rejet permet pourtant de mettre en lumière les inégalités qui traversent le monde académique. Nous ne sommes pas toutes et tous exposé·es de la même manière au rejet, et ses effets peuvent être particulièrement marqués pour certain·es chercheur·euses. Les demandes de financement en offrent une illustration. Une étude menée en Australie montre que l’une des causes de rejet est liée à l’expérience professionnelle des candidat·es, mesurée notamment à travers la publication dans des revues scientifiques de premier plan ou encore la rédaction d’ouvrages ou de chapitres. Or, la construction d’un parcours académique dépend de nombreux facteurs, dont les interruptions de carrière, qui reflètent elles-mêmes des inégalités structurelles. Ces interruptions touchent particulièrement les chercheuses, souvent pénalisées par les responsabilités familiales, comme la prise en charge d’enfants ou de parents (Odeyemi, O.A., Parry, Y., Ullah, S. et al., 2025).

Les effets du rejet sur la santé mentale et le bien-être sont également loin d’être négligeables, pour la personne concernée et aussi pour les personnes qui soutiennent un·e candidat·e ou qui recherchent des fonds pour engager des chercheur·euses (Edwards M.S. et Ashkanasy N.M, 2018). Deux dimensions particulièrement importantes ont été soulignées (Zavattaro & Orr, 2017). La première est liée à la charge de travail : une grande partie du temps est consacrée à des soumissions qui seront souvent refusées. Les réactions émotionnelles peuvent suivre les étapes du cycle du deuil (le déni, la colère, la tristesse) (Teixeira da Silva & Nazarovets, 2024). Il faut bien le reconnaître, la préparation des demandes de financement et le respect des délais génèrent un stress important, qui alourdit la charge de travail des candidat·es et peut affecter leurs relations familiales (Odeyemi, O.A., Parry, Y., Ullah, S. et al., 2025). La deuxième concerne la satisfaction au travail : une culture du rejet peut diminuer la motivation, la productivité et le sentiment d’accomplissement. Dans le cas d'un·e doctorant·e, les refus successifs d'un manuscrit ou les commentaires négatifs d'un·e promoteur ou promotrice de thèse peuvent susciter des sentiments de colère, de frustration et de désespoir, qui peuvent à leur tour entraîner une baisse de la satisfaction professionnelle et de l'engagement affectif (Edwards M.S. et Ashkanasy N.M, 2018).

Quel que soit le moment où l’on s’engage dans la recherche scientifique, on est rarement préparé à la réalité du rejet, pourtant omniprésente dans le parcours académique. Les taux de financement illustrent bien cette difficulté : pour l’appel Bourses & Mandats 2025 du FRS-FNRS, seuls 23 % des candidat·es au mandat Aspirant·e, 20,6 % au mandat Chargé·e de recherche et 8,9 % au mandat Chercheur·euse Qualifié·e ont obtenu un soutien (Fonds de la Recherche Scientifique - FNRS, 2025).

Cette forte compétition contribue à un environnement particulièrement stressant pour les doctorant·es et les jeunes chercheur·euses. Les études montrent une augmentation du risque d’anxiété et de dépression, des difficultés matérielles en cas d’absence de financement, ainsi qu’un stress marqué face à l’attente des décisions éditoriales : les chercheur·euses les moins expérimenté·es anticipent davantage le pire et ressentent plus d’anxiété, les doctorant·es étant les plus touché·es (Edwards & Ashkanasy, 2018).

Le rejet peut malgré tout être constructif, lorsqu’il s’accompagne de retours utiles qui permettent de le transformer en opportunité d’améliorer, par exemple, un article ou un projet de recherche. Prenons le cas d’un article soumis et rejeté. Ce type de rejet peut s’avérer particulièrement douloureux. Or, il ne s’agit pas d’une évaluation de la personne mais de l’écrit. En effet, un article peut être rejeté pour différentes raisons : problématique insuffisamment définie, inadéquation avec le public de la revue, contribution jugée trop limitée (Teixeira da Silva & Nazarovets, 2024). Faire face au rejet depuis cette perspective devrait permettre de prendre en compte les retours, si l’évaluation du texte soumis a été réalisée de manière rigoureuse et formulée de manière constructive, et ainsi l’améliorer.
 

Comment faire face au rejet ?

Certain·es chercheur·euses, depuis quelques années, appellent à “normaliser” le rejet. En 2017, par exemple, le Dr Nick Hopwood (University of Technology Sydney) a publié sur le réseau X une photo de son mur recouvert de lettres de refus. Il voulait montrer par là que le rejet est normal, et même encourager à le « célébrer » pour mieux avancer, plutôt qu’à le vivre comme un échec personnel.

Cependant, cette approche a ses limites. Mettre l’accent uniquement sur la résilience individuelle peut faire peser la responsabilité sur les personnes elles-mêmes. Or, quand on connaît les taux élevés de refus (pour les financements, les publications ou les postes) il serait pertinent de réfléchir aussi à des réponses institutionnelles. Peut-on imaginer des dispositifs qui atténuent l’impact du rejet sur la santé mentale ? La question mérite d’être posée.

Accroître la transparence autour du rejet est tout aussi essentiel. Prenons deux exemples. Le premier concerne le partage du vécu : entendre un·e chercheur·e raconter les nombreux rejets traversés au cours de sa carrière peut aider à relativiser ses propres expériences. Le second porte sur les revues de référence d’un domaine : avoir accès aux raisons des refus, aux profils des auteur·rices concerné·es ou encore aux taux de rejet permettrait non seulement de mieux comprendre ce phénomène, mais aussi de mieux le vivre.

D’autres pistes ont déjà été avancées dans la littérature (Zavattaro & Orr, 2017). Elles soulignent notamment l’importance du travail préparatoire : faire relire le texte et demander un retour à des collègues (y compris d’autres disciplines) avant une soumission, et, dans le cas d’un entretien, s’exercer en amont, par exemple via des auditions blanches.

Après un rejet, l’essentiel est de rester positif, même si cela peut être difficile : un refus n’est pas un jugement définitif sur la valeur scientifique du travail. Il est important d’accueillir les retours lorsqu’ils existent, puis de persévérer : resoumettre un article, retravailler une demande de financement, postuler à nouveau.

En outre, il est utile de prendre du recul face au rejet : il ne remet pas en cause la valeur d’une personne, mais concerne uniquement le projet évalué. Le replacer dans son contexte est tout aussi important, notamment lorsqu’il s’agit de demandes de financement où la compétition est particulièrement forte. Garder cela en tête peut vraiment aider, car la manière dont on interprète un rejet influence la suite d’une carrière et le sentiment d’épanouissement.

Enfin, il semble essentiel de continuer à travailler sur les thèmes qui nous passionnent. De même, lorsqu’une personne est appelée à évaluer un texte ou un dossier de candidature, elle doit être consciente de la responsabilité qui lui incombe : son expertise l’oblige à formuler des retours qui soient véritablement constructifs.
 

En guise de conclusion

Le rejet mérite d’être pleinement visibilisé comme une composante inhérente à la carrière scientifique. Mieux comprendre les expériences vécues qui y sont associées permettrait d’en atténuer les effets les plus marquants, notamment sur le bien‑être et la santé mentale. Si la normalisation du phénomène et la résilience individuelle jouent un rôle, elles ne suffisent pas : des mesures institutionnelles doivent également être envisagées pour réduire les conséquences les plus profondes.

Dans un contexte marqué par l’essor de l’intelligence artificielle, la contraction des financements et la pression croissante pour publier ou obtenir des ressources, l’étude du rejet comme dimension centrale de la vie académique devient indispensable. Identifier ses différentes formes, analyser son évolution selon les étapes de la carrière, partager les expériences vécues (y compris lorsque le rejet survient comme une « dernière chance » ou conduit à quitter le milieu académique), examiner les stratégies d’adaptation individuelles et collectives, et multiplier les espaces de dialogue et de co‑construction constituent autant de leviers pour transformer le rejet en ressource, tant pour le développement scientifique que pour l’épanouissement personnel. Agir collectivement dans ce sens est essentiel pour soutenir durablement l’engagement dans la recherche et la production de savoirs.
 

Références bibliographiques… aussi pour aller plus loin

  • Allen, K. A., et al. (2020). Addressing academic rejection: Recommendations for reform. Journal of University Teaching & Learning Practice, 17(5).
  • Edwards, M. S., & Ashkanasy, N. M. (2018). Emotions and failure in academic life: Normalising the experience and building resilience. Journal of Management & Organization, 24(2), 167–188.
  • Fonds de la Recherche Scientifique–FNRS. (2025). Analyse de l’appel Bourses & Mandats 2025 – enseignements principaux.
  • Odeyemi, O. A., Parry, Y., Ullah, S., et al. (2025). Unsuccessful research funding applications: A scoping review of causes and impacts on Australian researchers and research projects. Scientometrics, 130, 2799–2828.
  • Teixeira da Silva, J. A., & Nazarovets, M. (2024). Rejected papers in academic publishing: Turning negatives into positives to maximize paper acceptance. Learned Publishing, 38, e1649.
  • Zavattaro, S. M., & Orr, S. K. (2017). Reflections on academic lives: Identities, struggles, and triumphs in graduate school and beyond. Palgrave Macmillan.
Mis à jour le 1 avril 2026