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Hommage à Nina Hetmanska, chercheuse à l’ULB, décédée le 1er mars 2022

Publié le 9 mars 2022 Mis à jour le 15 mars 2022
« Penser est facile ; agir est difficile ;
agir suivant sa pensée est ce qu’il y a de plus difficile »

Goethe

 
Nina Hetmanska D’origine polonaise, Nina Hetmanska avait obtenu un master en droit à l’Université de Varsovie, avant de poursuivre ses études à Paris où elle avait obtenu un master en philosophie à l’Université de Paris1-Panthéon-Sorbonne. Elle avait ensuite postulé comme assistante-chercheuse au Centre Perelman de philosophie du droit de la Faculté de droit et de criminologie de l’ULB. Sa candidature s’est imposée immédiatement avec la force de l’évidence tant ses qualités et ses capacités ressortaient avec éclat de son dossier, de ses écrits d’étudiante et davantage encore des entrevues de recrutement, bien que tenues exclusivement à distance en raison des contraintes sanitaires particulièrement strictes à ce moment.

Nina Hetmanska était membre du personnel de l’ULB depuis le 1er octobre 2020. Elle était chargée notamment d’encadrer les étudiants et les étudiantes de première année de bachelier en droit pour le cours d’Introduction au droit, tâche qu’elle prenait particulièrement à cœur. Elle avait dû, pour ce faire, se former elle-même aux fondements du droit positif belge qu’elle maîtrisa très rapidement tant elle mit dans cette tâche beaucoup d’assiduité et de sérieux. Nina s’est également investie immédiatement et avec enthousiasme dans la recherche collective lancée au Centre Perelman sur le contrôle des algorithmes dans l’État de droit. Avec ses jeunes collègues et amis du Centre, Charly Derave et Nathan Genicot, elle rédigea une contribution intitulée « The Risks of Trustworthy AI – The Case of ETIAS ». Il s’agissait de décrypter un dispositif algorithmique mis en place par l’Union européenne pour opérer une sélection dans l’examen des dossiers des ressortissants des pays tiers qui sollicitent leur entrée sur le territoire de l’Union. Cet article est en cours de publication dans le European Journal of Risk Regulation, malheureusement à titre posthume. Nina avait eu l’occasion de présenter il y a quelques semaines cette étude de cas à nos étudiants et étudiantes. Vous pouvez voir et écouter cette communication sur ce lien.

Nina Hetmanska était engagée dans la préparation d’une thèse de doctorat sous la direction des Professeurs Isabelle Rorive et Benoit Frydman sur Les mobilisations du droit par les sans-papiers en Europe. L’étude pragmatique de la lutte pour le « droit d’avoir des droits ». Elle préparait actuellement une épreuve intermédiaire qu’elle avait intitulée : Négocier le droit d’être là – les mobilisations du droit par les sans-papiers en grève de la faim. Elle étudiait en particulier les cas de régularisation collective des personnes sans-papiers en Belgique et les luttes qui avaient permis à celles-ci de les obtenir, y compris les grèves de la faim. Elle écrivait que « la lutte pour les droits (des sans-papiers) est d’abord une lutte contre le droit (qui érige leur statut) ». « Dans ce processus, poursuivait-elle, l’exception temporaire aux règles du droit des étrangers, que représente la régularisation des grévistes, parvient à transformer les mêmes règles auxquelles elle a dérogé. Dès lors, la négociation et la ‘lutte contre le droit’ deviennent des procédés normatifs qui participent à la fabrique du droit ». Ses premiers travaux laissaient poindre déjà sa maîtrise des concepts philosophiques et surtout l’art difficile de les mobiliser pour comprendre le présent et, plus important encore, pour agir sur lui. Ils affirmaient en outre un style incontestable avec une acuité dans le maniement du français, qui n’était pas sa langue maternelle, annonçant l’émergence d’une véritable autrice.

La recherche et l’écriture ne constituaient cependant pour Nina que l’un des moyens de cette lutte pour les droits qu’elle poursuivait également sur le terrain, aux côtés des victimes d’injustice et de discriminations. L’été dernier, lors de la grève de la faim des sans-papiers, dont certains étaient accueillis au sein même de l’ULB, Nina s’était immédiatement et pleinement engagée avec toute son énergie, qui était immense, au service de leur cause, aux côtés du Comité de soutien ULB/VUB, et notamment du Professeur Andrea Rea. Elle avait participé aux équipes de négociation avec les émissaires du gouvernement et était scandalisée par la mauvaise foi avec laquelle les accords étaient « exécutés » par l’État belge.

Nina Hetmanska s’était également particulièrement engagée dans l’Equality Law Clinic avec Hania Ouhnaoui. L’année dernière, avec la Professeure Emmanuelle Bribosia, aujourd’hui Juge à la Cour constitutionnelle, elle avait participé à l’encadrement de deux plaidoyers concernant, d’une part, un accès simplifié à l’aide médicale urgente pour les personnes en situation de séjour irrégulier en Belgique et, d’autre part, les effets discriminatoires de la législation belge sur la procédure de régularisation de séjour pour raison médicale. A cette occasion, elle avait également été en première ligne, avec Dr. Louise Fromont et Dr. Robin Medard Inghilterra, pour rédiger une tierce-intervention soumise à la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire, le 19 mai 2021.

Cette année, avec la Maîtresse de conférence Véronique van der Plancke, Nina Hetmanska coordonnait un projet qui visait à mettre au jour les critères de régularisation pour « circonstances exceptionnelles » des personnes sans-papiers afin de réduire le pouvoir discrétionnaire de l’Office des étrangers. De nombreux rendez-vous étaient déjà pris avec une série d’avocats et d’avocates qui avaient accepté d’ouvrir leurs dossiers de régularisation, avec l’aide de deux juristes stagiaires, Nina Jacqmin et Titouan Berhaut-Streel.

Nous tous et toutes qui avons eu le privilège de la connaître et de travailler avec elle, nous voulons rendre hommage à sa personne, à son travail et à son talent. Nina Hetmanska est décédée accidentellement le 1er mars dernier, emportée par une vague dans l’Atlantique. Outre la tragédie qui lui a ôté la vie et l’a enlevée à son compagnon, à sa famille et à ses amis, l’ULB a perdu une jeune chercheuse pleine d’enthousiasme et de promesses, totalement engagée dans la réflexion et dans l’action au service des plus démunis et des exclus. Quelques jours avant sa mort, elle évoquait avec ses collègues de l’Equality Law Clinic les événements terribles qui s’annonçaient en Ukraine. Et nous sommes persuadés qu’elle, la native de Lublin où réside encore sa famille, se trouverait en ce moment même au service des réfugiés si un hasard aveugle ne l’avait pas brusquement enlevée à sa destinée, à sa vocation et à nos affections.